EN
Call Out · Chapitre premier

Tête
de Mule

Livraison de Rang A. Pas de retard, pas de casse, pas de perte.

Fais glisser

I.

Personne ne sait depuis combien d'années les foutus néons du hangar clignotent. Et tout le monde s'en fout, en fait.

Odma fait craquer ses doigts un par un. Elia regarde le sol. Quelque part derrière eux, deux voix basses murmurent le genre de nouvelles qu'on se donne pour combler le silence et l'ennui.

— 18 et 222 sont pas rentrés…

— Rah ouais ? Putain, 18 me devait 5 balles.

Le grésillement du haut-parleur leur gratte les oreilles, mais c'est toujours plus agréable que les sonneries incessantes des récepteurs qui s'affolent sans cesse dans la salle des enchères, la pièce d'à côté. Tout ce qu'ils savent, c'est qu'on y vend des « trucs qui ont plus de valeur que vos misérables vies » et qu'il faut « les livrer aux acheteurs sans rien abîmer et dans les temps, compris ?! » Et c'est suffisant.

— 120, 75, 17. Au chargement !

Trois silhouettes se lèvent sans un mot ni un regard, avec moins d'entrain que des condamnés à mort. Un jour comme un autre, finalement.

Odma se tourne vers Elia, puis regarde l'immense tableau électronique du hangar où des noms et des chiffres s'affichent, changeant sans cesse, parfois pour le mieux, souvent pour le pire.

— 47e, hein…

Elia ne répond pas.

— Yo j'te cause ! T'as vu le tableau ?

— Je le vois tous les jours, Odma... soupire Elia, l'esprit ailleurs.

— Bah regarde mieux bigleux, lui rétorque Odma en le forçant à relever la tête. T'étais 65e la semaine dernière, 47e aujourd'hui. Tu grimpes au classement, mon gars !

Odma hausse un sourcil et penche légèrement la tête vers son ami.

— Bon... OK, y en a encore 7 qui sont pas rentrés et 3 qui se sont fait cueillir, mais on va pas s'arrêter sur ce genre de détails ahah.

— C'est une façon de voir les choses, dit-il en concédant un léger sourire.

Il sait qu'Odma n'a jamais été doué pour les compliments et que, si sa délicatesse égale au mieux celle d'un éléphant, sa sincérité, elle, en a très largement l'envergure.

— C'est la BONNE façon ouais ! Bon... Fais voir tes pompes.

Il attrape la cheville d'Elia et observe avec soin sa paire de baskets rafistolées : semelles découpées, renforts cousus à la main, deux ou trois coups de marqueur pour donner du style... Du bricolage, certes, mais minutieux.

— Déso, j'avais plus de matos pour finir le taf. J'aurais plus de chances de trouver des lingots d'or que du cuir au Molly Market, ces derniers temps.

— Pas grave.

— Hé ! Écoute-moi bien : je vais les finir, tes pompes, quitte à aller cogner un drone-recycleur pour ça. Ensuite, tu me rejoindras en haut du classement et on se partagera la prime du top 3, à l'aise !

— C'est pas les chaussures, le problème.

L'un des haut-parleurs se remet à tousser des chiffres dans un brouhaha strident.

— 20, 72. AU CHARGEMENT !

— LET'S GO !! hurle Odma en bondissant du banc avec fracas. T'entends ça ?! On est ensemble ! Le vieux m'a écouté !

— Attends, qu'est-ce que t'es allé dire à... balbutie Elia.

20 et 72. Les numéros d'Elia et d'Odma. Les gens comme eux, les « M.U.L.E. » (Main-d'œuvre urbaine de livraison express), n'ont pas le luxe d'avoir un prénom dans ce business. À quoi bon, après tout ? La plupart finissent par chuter d'un toit, se font attraper ou disparaissent sans plus jamais donner de nouvelles.

Ils avancent vers les plateformes de chargement et calent leurs énormes sacs dans les emplacements prévus à cet effet. Le numéro d'Elia clignote sur le petit écran devant lui (72) pendant que des mains anonymes s'activent dans son dos. Le sac s'alourdit peu à peu. Odma souffle sur ses mains en fixant droit devant lui, des flammes dans les yeux, comme prêt à en découdre pendant quinze rounds avec le mur qui lui fait face.

— Hum ! Voyons voir...

Une silhouette longiligne se découpe lentement dans l'obscurité. Un homme, les cheveux poivre et sel plaqués en arrière, vêtu d'un costume bariolé d'un goût douteux, la chemise déboutonnée laissant entrevoir une vilaine cicatrice à peine cachée par une chaîne dorée qui accroche le peu de lumière alentour : c'est le maître d'écurie. Il avance sans lever les yeux de sa tablette, tire sur un cigarillo coincé au coin de ses lèvres, puis recrache sa fumée au visage des deux ados. Mêlée à son parfum boisé beaucoup trop lourd, l'odeur leur saute à la gorge : sa manière à lui de dire bonjour.

— Livraison de rang A. Pas de retard, pas de casse, pas de perte, bla-bla... Vous connaissez la chanson.

Il fait glisser ses lunettes dorées sur le bout de son nez. Son regard vert et perçant quitte enfin l'écran et se braque sur Elia comme le canon d'un fusil de précision.

— Pas. De. Retard. 72. OK ? Sinon...

Elia soutient son regard en silence. Si Odma ne s'était pas porté garant à la suite de « l'incident de l'autre jour », il n'aurait plus ce travail aujourd'hui, il le sait. Mais voilà : Elia ne baisse pas les yeux.

— Pas de panique, m'sieur Venazzo ! l'interrompt Odma en appuyant sur la tête d'Elia pour le forcer à s'incliner. 72 et moi, on est un duo de choc, vous le savez bien ! Z'allez pas regretter, juré !

— Pfeuh ! lâche Venazzo en crachant un jet de fumée chargé de postillons. Ta gentillesse envers lui finira par te coûter plus cher que la mienne envers toi, 20.

Il leur tend deux bracelets chronos-GPS qui leur indiquent le lieu de livraison et le temps imparti. Il fait volte-face, et le claquement sec de ses talons se mêle à des rugissements mécaniques qui font désormais trembler le sol. De lourdes trappes métalliques s'actionnent, comme celles d'une cage à oiseaux, prêtes à libérer des pigeons voyageurs. On y est enfin.

— Allez, en selle, bande de petits cons.

BRRRRRRRRR !!!!!

Le soleil cogne leurs yeux et des bourrasques de vent leur hurlent aux oreilles. C'est comme sortir la tête des abysses pour prendre une grande bouffée d'air. À l'horizon, Panam s'étend sur toute sa hauteur. Des tours aux abords de falaises artificielles reliées par des passerelles métalliques mobiles, des rues en ébullition constante tout en bas, des toits hérissés de barbelés électriques prêts à éventrer les nuages... Un terrain de jeu fascinant et mortel.

Odma frappe l'épaule d'Elia en lui lançant un clin d'œil, un léger sourire aux lèvres...

GO !!!

Ils s'élancent à l'unisson vers l'extérieur.

Elia court, roule, glisse. Odma grimpe, prend de la hauteur, disparaît et réapparaît trois mètres plus loin. Ils surfent sur cette mer de béton avec une fluidité que même le vent pourrait leur jalouser. La ville les avale et les recrache, de ruelle en escalier rouillé, de couloir en passerelle vibrant sous leurs pieds. Ce travail paie mal, à peine assez pour survivre, et chaque livraison peut être la dernière pour un millier de raisons différentes. Et pourtant, à ce moment précis, ils se sentent libres, légers, insaisissables. Comme s'ils filaient entre les griffes acérées d'un démon qui voudrait bien les clouer sur une chaise, dans un écran, immobiles pour le restant de leurs jours.

Mais rien ne se passe jamais comme prévu.

STOP !

Un passage condamné : des palissades neuves, des verrous, des balises anti-intrusion... Et dans le coin, un scanner de haute sécurité dont le voyant clignote d'un rouge vif menaçant.

— Bordel, c'était pas censé être là ce machin, râle Odma en regardant son bracelet. Le GPS n'a pas notifié qu'il y avait des travaux prévus ici !

En un coup d'œil, il repère une brèche entre deux bâtiments. Sans réfléchir, il contourne le dispositif, prend son élan et ricoche puissamment contre le mur avant d'atterrir de l'autre côté dans un claquement sourd. Il se retourne alors vers son pote.

Elia s'est arrêté au bord du gouffre qui les sépare. Tétanisé, il observe les cent mètres de vide prêts à l'aspirer vers le sol au moindre faux pas. C'est comme si la mort se moquait de lui et le provoquait, là, juste sous son nez.

— Allez, saute, 72 ! Le chrono !

Elia ne bouge pas. Ses mains moites se crispent sur les bretelles de son sac à dos.

« Elia, mon bébé, fais attention... »

Des murmures venus d'un autre monde semblent chevaucher les bourrasques qui s'engouffrent entre les façades des immeubles jusque dans le creux de son oreille. Ses yeux se ferment.

SHHHHHHH...

Tout à coup, il a six ans. Il fait chaud. Un gros plâtre mécanique l'immobilise jusqu'au coude. Il regarde, impuissant, des gamins en bas qui courent autour d'une bouche d'incendie sous le lourd soleil d'août, s'éclaboussent et rient avec insouciance. La main de sa mère l'éloigne doucement de la fenêtre.

« Viens, mon cœur. Laisse-les, ça pourrait te donner de mauvaises idées. »

Il a huit ans, des attelles bas de gamme serrées aux deux poignets. Il est assis dans les gradins avec sa mère pendant que ses camarades disputent la finale du championnat interscolaire. Sans lui.

« Quel sport dangereux ! On est bien mieux là où on est, mon chéri. »

Dix ans, appuyé sur des béquilles, il entend les échos du bilan du médecin s'échapper dans le couloir : « fragilité osseuse anormale », « prudence », « éviter les impacts ».

Sa mère hoche la tête, les yeux brillants, avec ce sourire à la fois protecteur et impuiss|

ELIAAAAAAAAAAA !!!!

Il émerge enfin.

Odma le regarde depuis l'autre côté, essoufflé, les yeux grands ouverts. Il jette un œil au chrono, avale sa salive et se met à parler avec de grands gestes très lents.

— Pas de panique, OK ? Fais. Le. Tour. Capté ? On se rejoint en bas.

Elia hoche la tête, de retour. Odma pivote et disparaît aussitôt.

— Tu merdes, on est foutus tous les deux, je te rappelle !

Il reste une seconde de plus au bord et regarde le vide une dernière fois.

— Fais chier !

Il se retourne, dévale à toute vitesse un escalier de secours, emprunte des passages couverts dans lesquels il perd de précieuses secondes, puis les regagne en glissant sur un tuyau d'évacuation sur un chantier. Il livre une bataille sur deux fronts contre des ennemis redoutables : sa frustration et le compte à rebours.

3 MINUTES

Il aperçoit Odma en contrebas, qui vient d'envoyer valser au passage l'écran holographique d'un rabatteur publicitaire. Elia lui emboîte le pas, se baisse au vol dans un réflexe pour récupérer l'appareil et le fourre dans les mains du rabatteur furieux sans même s'arrêter. Il est où ? Ah, Odma vient de se ruer dans une épicerie de quartier. La caméra-sentinelle de la rue est tournée du côté opposé, c'est bon. Elia ne compte pas se laisser distancer. Il slalome entre deux voitures autonomes lancées à pleine vitesse, passe les portes de la supérette en s'assurant que la sentinelle ne pivote pas vers lui et se faufile entre les rayons tout en suivant le tracé du chrono-GPS. Au fond du magasin, il franchit in extremis les portes d'une entrée secrète déguisée en réfrigérateur condamné et atterrit dans un long couloir sombre. Deux agents de sécurité massifs et immobiles y gardent une porte en métal au-dessus de laquelle clignote une enseigne : NOBODY'S CLUB. Odma est déjà là. Il se retourne avec un sourire en coin.

— Pas mal, frangin !

Les deux colosses les observent brièvement, puis l'un d'eux touche son oreillette avant d'acquiescer et d'ouvrir la porte. Les deux gamins s'y engouffrent sans attendre.

BAAAAAAAAAAW

Elia est sonné.

Les basses qui l'accueillent sont si FORTES qu'elles semblent ignorer ses oreilles pour tambouriner directement sur sa poitrine. Les lumières stroboscopiques découpent l'obscurité. L'air sent la sueur et le béton chaud. La foule, massive et compacte, hurle et bouge sur un fond de musique assourdissante. Qui pourrait croire qu'un tel spectacle se joue en fin d'après-midi, ici, dans une zone aussi risquée ?

Au centre de la salle, un cercle surplombant la foule baigne dans un halo lumineux. Deux hommes s'y font face sous les yeux des spectateurs, dans un déluge de gestes amples et spectaculaires : des Mouverz. Des hors-la-loi qui dédient leur vie à l'art interdit du mouvement et à l'affrontement, pour des raisons que vous pouvez pas capter.

Ici pas juste de la danse ni du combat, mais une conversation entre deux corps dans un langage bien plus puissant que les mots : un BATTLE.

— Le délire !!! Odma pointe du doigt le fond de la salle. Oh guette là-bas !

Un homme jonglant avec un micro soulève la foule avec sa voix ! Il transforme chaque séquence de mouvement du battle en récit légendaire en temps réel. Ce mec a un don : c'est le MC. Pas loin de lui, sur une estrade, derrière d'imposantes platines, une silhouette fait face à la salle. Grand, sombre, impassible. C'est lui qui semble, du bout de ses doigts sur sa machine, dicter le son et le rythme du face-à-face, tel un véritable chef d'orchestre : le DJ.

Elia sent soudainement quelque chose naître au fond de lui. Tout son corps friss|

1 MINUTE

— Suis-moi !

Odma s'engouffre dans la foule face à lui et tente vainement de s'y frayer un passage à grands coups d'épaule, sans pour autant avancer d'un centimètre.

— Putain, mais dégagez, bordel...

La moindre seconde est précieuse. Eux, trop petits pour traverser cette mer agitée. Sans un mot, il s'arrête, se tourne vers Elia et transfère la marchandise dans son sac. Ils regardent le chrono, puis se regardent.

30 SECONDES

— Fonce, petit frère !

Elia entre dans la masse humaine à son tour. Mais lui ne force rien. Il lit les espaces, se glisse dans les brèches, se faufile sans heurter personne. La foule est un monstre à mille têtes, agité et imprévisible, dans la gueule duquel il se faufile comme une souris de laboratoire.

00:23

Le MC est au fond, sur le devant de la scène. Elia y est presque. Très proche, mais trop loin.

00:19

Pas le choix, il doit traverser la scène sur laquelle les deux Mouverz s'affrontent.

00:15

Il s'élance à travers l'arène circulaire en passant derrière l'un d'eux sans réaliser le sacrilège qu'il vient de commettre. Un seul faux pas et c'est la f|

00:14

Le plus grand attaque son meilleur move. Il feinte de lancer sa casquette sur l'adversaire en réalisant une acro|

00:13

L'effet boomerang de la casquette sifflante frôle l'adversaire qui se protège le visage : Pur réflexe. Le pied d'Elia se lève avant même qu'il y pense : Pur réfl|

00:10

Une casquette tourne autour de la pointe de la basket d'Elia, une jambe en l'air et 200 regards ébahis rivés sur lui. Le temps s'est arrêté. Il la relance automatiquement vers son propriétaire qui la loupe. La casquette tombe par terre. Silence.

00:07

La foule explose soudainement dans un mélange indicible de cris d'étonnement et d'hystérie jubilatoire. Le MC s'est arrêté à mi-phrase, le micro en main, bouche ouverte. Le DJ a ses doigts posés à plat sur les platines. La musique s'est arrêtée dans sa course. Il ne reste plus que le vacarme et les acclamations.

00:05

Un bref échange de regards se noue entre le MC et le DJ tandis qu'Elia saute de nouveau dans la cohue.

— DU JAMAIS-VU !! hurle le MC.

00:03

La musique repart de plus belle.

00:02

Le monstre recrache Elia juste devant le MC. Il met un genou à terre et tire sur la corde fixée à sa bretelle. Son sac s'ouvre en grand.

00:01

Le MC s'accroupit, saisit la marchandise et la sort de son emballage. C'est une série de vinyles aux pochettes colorées.

— Toi, tu viens de sauver la suite de la soirée ! J'aime ça !

Il appuie sur un chrono-GPS en sa possession : la livraison est validée. Il sort un sachet et le dépose dans le sac.

Elia se lève et s'apprête à partir, mais la lourde main du MC s'abat brusquement sur son épaule et le fait pivoter vers lui.

— Hé, petit prodige, t'as appris à bouger où comme ça ?

Elia ne répond pas.

— T'es muet ou quoi, tête de mule ?

Sans répondre, Elia incline légèrement la tête, tourne les talons et disparaît : le numéro 72 sur son sac s'engouffre dans l'attroupement.

Le MC se retourne vers le DJ et lui remet les vinyles collector. Ses yeux intéressés ont l'air de dire : « T'as vu ça ? »

Il se tourne de nouveau. Elia a disparu. Il balaie l'assemblée du regard encore quelques secondes, puis porte le micro à sa bouche.

— OK ! Vous l'attendiez tous : let's go pour le MAIN EVENT de la soirée !!

La foule rugit plus fort.

Le spectacle reprend, mais quelque chose reste en suspens.

Jusqu'à la fin de cette soirée déjantée, une poignée de regards reviendront plusieurs fois vers l'endroit où la M.U.L.E. a disparu. Mais pas pour les mêmes raisons.

Avec, chaque fois, le même numéro en tête :

« 72... »

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